Cet article a été publié dans le magazine Mag2 Lyon de juillet-août 2017.

Capturée en 2014, à l’âge de trois ans, par l’État islamique, l’Irakienne Christina a retrouvé sa famille en juin dernier. Un dénouement heureux pour lequel ont œuvré des Lyonnais, dont David Hornus, de la société CORPGUARD. Par Maud Guillot.

Mag2 Lyon : Comment avez-vous été impliqué dans cette affaire de fillette enlevée par Daech ?

David Hornus : En 2014, des responsables lyonnais, notamment des chefs d’entreprise, sont venus me chercher car ils avaient été choqués par l’enlèvement de cette petite fille de 3 ans, Christina, des mains de sa mère, alors qu’elle fuyait Qaraqosh. Ils savaient que mes compétences pouvaient être utiles.

Mag2 Lyon : Quelles sont ces compétences si spécifiques ?

David Hornus : Ma société, CORPGUARD, est spécialisée dans la protection des intérêts des entreprises. Je fais notamment du renseignement pour apporter des éléments de preuves recevables en justice, dans le cadre de litiges commerciaux ou salariaux… J’accompagne aussi les entreprises à l’international pour les aider à respecter l’obligation de résultat en matière de sécurité des salariés. En Europe comme dans des pays plus à risques : Nigeria, Libye, Égypte, Kurdistan, Tchad…

Mag2 Lyon : Intervenez-vous sur place quand des salariés ont des difficultés ?

David Hornus : D’abord, on fait de la prévention. Car il y a encore des entreprises qui envoient leurs collaborateurs, voire leurs collaboratrices, seul(e)s dans certains pays. À l’aéroport à l’arrivée, ils prennent n’importe quel taxi, qui peut les emmener dans un quartier pourri, les délester, les violer ou les tuer. Des situations qui se produisent. Ces salariés peuvent aussi être coincés à cause d’un coup d’État, un attentat… Il faut donc tout prévoir, il faut connaître les spécificités et les risques de chaque pays. On peut par exemple conseiller d’éviter des hôtels et privilégier des maisons sécurisées, avec des chauffeurs dont les voitures sont géolocalisées, comme les téléphones portables des salariés qui disposent aussi d’un bouton d’alerte. Bref, on tente de limiter les risques. Ensuite, on peut de façon exceptionnelle gérer des situations de crise.

Mag2 Lyon : Quelles situations de crise ?

David Hornus : On a été appelés pour récupérer une jeune femme gravement blessée par un animal sauvage dans un pays africain. Malheureusement, elle est morte mais il a fallu trouver une solution pour rapatrier le corps. Ça a pris 10 jours. Il y a des situations où même les assurances bloquent. Autre cas : un client américain nous a demandé en urgence d’aller vérifier à Bruxelles, le lendemain des attentats le 22 mars 2016, si deux jeunes étaient parmi les victimes. On a fait en 24 heures tous les hôpitaux, les cellules de crise… On utilise aussi nos réseaux pour intervenir si un salarié qui refuse de payer un bakchich se retrouve en prison.

Mag2 Lyon : Mais ce n’est pas à l’État français de faire ça pour ses ressortissants ?

David Hornus : L’État français n’interviendra pas forcément pour des raisons diplomatiques. Le Consulat attendra pour connaître les tenants et les aboutissants. Nous, notre objectif, c’est d’aller vite, pour sortir le salarié de la situation délicate.

Mag2 Lyon : Quand on utilise le terme “barbouze”, ça vous choque ?

David Hornus : Je ne supporte pas ce mot-là. Je ne fais rien d’illégal. Rien dans l’ombre ou au black. Je travaille dans un cadre assurantiel, avec des contrats. Quand il le faut, je suis évidemment en contact avec les autorités françaises. Et puis, on n’est pas dans les films : j’ai effectivement fait un passage à l’armée mais je ne vais pas exfiltrer physiquement des otages. Ma compétence, c’est évaluer la dangerosité de la situation, collecter des informations précises, bien connaître les contextes géopolitiques et les différentes autorités d’un pays, entretenir des réseaux et savoir négocier.

Mag2 Lyon : Ce sont ces compétences que vous avez utilisées dans l’affaire Christina ?

David Hornus : Oui, quelques jours après l’enlèvement le 31 août 2014, des amis m’ont alerté. Ce sont des chrétiens, laïcs, qui ont décidé de se mobiliser et de se cotiser pour financer une action sur place. Je précise que je n’ai pas été rémunéré, j’ai juste couvert mes frais.

Mag2 Lyon : C’est parce que cette petite fille était chrétienne que cette mission a été lancée ?

David Hornus : Pas du tout. C’est sûr qu’ils sont sensibilisés au sort des chrétiens d’Orient, les Yézidies. L’Évêché de Lyon est d’ailleurs très impliqué dans cette cause. Mais c’était une question d’humanité bien plus qu’une question de religion. Je suis convaincu qu’ils auraient fait la même chose pour une autre enfant. Il y a malheureusement beaucoup d’adolescentes qui se font enlever mais pas d’aussi petites filles.

Mag2 Lyon : Dans quelles circonstances avait été enlevée cette fillette ?

David Hornus : Quand Qaraqosh, la capitale des chrétiens d’Irak, est tombée aux mains de l’État islamique, sa famille qui comptait plutôt des “notables” a fui à l’Est vers Erbil. Alors qu’ils montaient dans le bus, un homme a caressé les cheveux roux de la petite fille, a décrété qu’il la voulait et l’a arrachée à sa mère en menaçant de la tuer. A priori, il s’agissait de djihadistes européens ou tchétchènes.

Mag2 Lyon : Comment êtes-vous intervenu ?

David Hornus : Je suis parti à Erbil, dans le Kurdistan irakien, à l’Est de Mossoul, pour vérifier d’abord si les faits étaient avérés. Ils émanaient certes d’un journaliste travaillant dans un média sérieux, mais beaucoup de rumeurs circulent dans cette région. L’objectif était aussi de retrouver les parents, investiguer sur l’événement, trouver des noms ou des photos… Pour ça, j’ai trouvé une voiture, un chauffeur, un fixeur qui maîtrise la région… grâce à des contacts danois ou australiens.

Mag2 Lyon : Avez-vous pu rencontrer la famille ?

David Hornus : Oui, j’avais un fixeur qui parlait araméen. Ce qui a permis de nouer le contact avec la mère. Elle nous a raconté son histoire. Mais deux jours après, ils ont coupé les ponts avec nous. On a compris qu’ils ne voulaient pas qu’on fasse plus car ils étaient en contact avec d’autres réseaux.

Mag2 Lyon : Qu’avez-vous pu déterminer ?

David Hornus : Que la petite fille était vivante. Qu’elle était dans un endroit à côté de l’hôpital de Qaraqosh. J’ai fait tous les camps de réfugiés d’Erbil, j’ai vu les autorités, les associations, les bonnes sœurs, le consul… L’objectif était de diffuser l’information, car les personnes enlevées font, sur place, l’objet de signalements, d’alertes SMS… On a aussi su qu’elle avait été emmenée à Mossoul pour être convertie, mais qu’elle avait été ramenée à Qaraqosh car elle était trop petite.

Mag2 Lyon : Combien de temps êtes-vous resté ?

David Hornus : Une dizaine de jours. Mais j’ai très vite compris que seul le temps permettrait de retrouver cette fillette. Il fallait attendre que l’État islamique perde du terrain. Je suis rentré en France. J’ai suivi le dossier de loin et à ma grande satisfaction, j’ai vu que la petite avait été libérée en juin dernier, trois ans après, par des Kurdes, quand ils ont avancé sur Mossoul. Depuis, elle a retrouvé sa famille qui est dans un camp de réfugiés chrétiens à Ankawa.

Mag2 Lyon : Quel a été son parcours ?

David Hornus : A priori, elle aurait été “adoptée” par une famille musulmane de Mossoul. Elle n’aurait pas subi de violences mais je n’en sais pas plus. Elle ne parlait plus la langue de ses parents quand ils l’ont retrouvée. Mais elle semble aller bien.

Mag2 Lyon : En quoi votre intervention a-t-elle été importante ?

David Hornus : Je pense qu’elle a surtout servi à mobiliser les gens autour de cette cause des chrétiens d’Irak. Ils ont besoin de savoir qu’on pense à eux, qu’on ne les abandonne pas. J’ai vu les journalistes, les ONG, les autorités… Ce sont des petits cailloux qui, j’espère, ont pu participer à la libération de cette enfant.

David Hornus, directeur de CORPGUARD Intelligence, a aussi été interviewé par TLM au sujet de l’aide qu’il a apporté aux personnes mobilisées pour retrouver Christina, une jeune fille kidnappée par Daesh et qui a pu être retrouvée.